Rencontre avec le journaliste et écrivain Arezki Metref : «La peinture, c’est aussi ma passion»

Arezki Metref est journaliste chroniqueur. Il est auteur de plusieurs romans, essais et pièces de théâtre. Il est également réalisateur de deux films documentaires. Nous l’avons rencontré lors de l’hommage rendu à l’écrivain Amar Metref, qui est également son oncle, à Ath Yanni du 19 au 21 mai. Dans cet  entretien il évoque sa dernière publication, «La fabrique du mal-être», parue aux éditions française «Domens», mais aussi ses multiples expériences artistiques et littéraires.

 
 
Vous venez de signer un nouvel ouvrage chez les  éditions «Domens», en France intitulée «La fabrique du mal-être», où vous compilez des chroniques parues entre 2004 et 2021. Pourquoi avoir choisi de rééditer ces chroniques ?Et quelle importance a pour vous cette période que vous voulez refaire découvrir à travers votre livre ?
J’ai commencé en 2004 ma chronique au «Soir d’Algérie»,  sur la demande express de mon ami Feu Fouad Boughanem, et nous nous sommes entendus sur une chronique où j’avais le libre choix sur mes sujets. J’ai essayé d’éviter la chronique politique et j’ai opté pour des sujets plus culturels et sociaux. D’abord parce que ça ne m’intéressait pas de commenter la chose politique, aussi parce qu’à l’époque, la presse algérienne était saturée de chroniques politiques,  donc j’estimais qu’il ne servirait à rien d’en rajouter.  Cependant j’ai été parfois interpelé par quelques événements sur lesquels j’écrivais. C’est un ami,  Mokrane Gassem, qui  m’avait suggéré, et convaincu, de publier mes chroniques politiques. J’ai donc demandé une préface à Mokrane Gassem et une poste face à quelqu’un pour qui j’ai une grande admiration et qui est un géant du journalisme et de la littérature, Mourad Bourboune. Donc le livre devait sortir, mais comme il  y a eu la pandémie de la Covid-19qui a retardé la chose, et entre temps l’actualité continuait. Il y a eu les incendies de Kabylie sur lesquels aussi j’ai écrit, alors j’ai estimé qu’il fallait rajouter ces dernières chroniques.
Donc ce sont des chroniques généralistes avec une connotation politique. J’ai aussi ajouté des notes de bas de pages pour contextualiser certaines situations. J’ai aussi choisi de ne pas retoucher les textes même là où je me suis  planté, parce que ça m’est arrivé de le faire. J’ai aussi ajouté des petites biographies des principaux personnages dont je parle, pour faire comprendre à la jeune génération et au lecteur étranger de quoi et de qui il s’agit. Déjà que certains qui ont lu le livre, disent qu’il offre de la matière aux chercheurs et peut aider à situer des événements dans leur chronologie.  C’est un livre qui est à la fois d’une tonalité critique, mais aussi un peu humoristique.
L’ouvrage n’est pas encore disponible en Algérie ?
Pour le moment non. Nous nous sommes entendus avec un éditeur français et un éditeur algérien, Koukou, qui est mon éditeur depuis quelques années, pour l’éditer pour le dernier Salon du livre, mais il y a eu cette crise de papier qui a fait que nous avons reporté la parution en Algérie. Mais c’est prévu pour bientôt peut-être.
 
Comme beaucoup d’auteur, vous avez commencé par écrire de la poésie, mais en quelque sorte vous avez rompu avec de genre d’écriture et vous n’avez pas publié de recueil depuis longtemps. Est-ce un choix de votre part ?
 Ce n’est pas vraiment un choix. J’ai pas mal écrit de poésie lorsque j’étais plus jeune, parce que j’étais moins dans le mouvement et l’action et que j’avais des états d’âme de poète un peu timoré. Je rejoins Tahar Djaout à qui on avait posé la même question, deux ou trois ans avant sa mort. Il avait développé un argumentaire que je n’avais pas compris à l’époque et que je comprends maintenant. Il disait: «Pour écrire de la poésie il faut être très mûr.»  Je ne le suis pas encore assez pour écrire une poésie qui ait de la densité. Aussi peut-être que le meilleur poème c’est le silence. Ce sont les mots qui parviennent à échapper des failles du silence qui deviennent des poèmes.
Cependant j’ai fais un recueil qui s’appelle «Treize poèmes insomniaques», que j’ai écrit dans la dernière décennie. Lorsque j’étais dans les années 1970 à «L’Unité», avec Abdelmadjid Kaouah, on avait créé ce qu’on avait appelé  «Les éditions du Stencil». Nous n’avions pas accès à l’édition et nous avons créé ces éditions qui consistent à tapez nos écrits sur stencil et les imprimer à la ronéo. Nous imprimions 40 à 50 exemplaires que nous offrions gratuitement. Il y a 3 ou 4 ans j’ai ressuscité ces éditions en imprimant ce dernier recueil à une trentaine d’exemplaires. J’aurai pu le publié, mais cela ne me tente pas. Et puis c’est pour garder un peu cette intimité des éditions du Stencil qui donne tout son charme à l’initiative.
Vous vous êtes aussi essayés à la réalisation, avec deux films documentaire, «Ath Yanni, parole d’argent» et «Une journée au soleil». Qu’est-ce que cela vous a apporté comme expérience ? Et ce qu’il y a d’autres projets  en cours dans ce domaine ?
Pour vous dire, je me suis retrouvé à la réalisation complètement par hasard. Je dirais même accidentelle. Quand on a écrit «Ath Yanni, parole d’argent» je ne voulais pas réaliser parceque je ne suis pas réalisateur. Je suis un bon cinéphile, mais sur le plan technique je n’ai aucune expérience. J’ai proposé à un ami réalisateur, mais il n’a pas accepté. C’était très gênant car nous avions toutes les subventions et que le projet était lancé. Il y a Yazid Arab qui est réalisateur, que j’ai pris comme producteur, il m’a encouragé à le faire moi-même et il m’a assisté. Je peux dire aujourd’hui que ce n’est pas un film de débutant, mais d’ignorant. Pour moi bien sur.
Ensuite il y a eu «Une journée au soleil», je l’ai réalisé exactement pour les mêmes raisons. Ça m’est revenu moins cher de le réaliser moi-même que de prendre quelqu’un et le convaincre du sujet. Parce que le plus important dans la réalisation d’un film, c’est comme écrire un livre, si on n’est pas habité par le sujet, on peut toujours faire une belle œuvre sur le plan technique, mais elle ne sera pas palpitante. Je suis tombé sur une bonne équipe technique et notamment la monteuse qui connait très bien son métier et je dirais que ce sont eux qui ont fait le film.
Ça me surprend toujours lorsqu’ on me présente comme réalisateur, parce que je ne pense pas l’être. J’ai fait jusque là du documentaire qui est le prolongement du journalisme, mais quand on le fait on y prend goût et j’aimerai bien faire des choses.
 
Et il y a quelque chose en vue ?
 Sur instigation de certains amis, qui ont lu quelques une  de mes chroniques sur la Guerre de Libération nationale et qui pensent qu’elles seraient de bons sujets de scénarios, j’ai commencé à travaillé sur un scénario,  sous le contrôle d’un réalisateur très connu, mais j’ai vraiment beaucoup de mal à passer à la fiction et je bloque dessus depuis plus d’un an.
Il y a aussi une facette de vous que vos lecteurs ignorent peut-être, c’est que vous êtes aussi peintre et que vous avez exposé déjà à Paris.
La peinture  c’est un peu mon  hobby, je fais ça par plaisir. Il y a eu un concours de circonstances, dansles années 1983-1984, où j’ai eu une panne d’écriture,  alors je me suis mis à la peinture.  C’était un moment où l’une de mes pièces passait dans un théâtre en France, le chef décorateur, qui est aussi peintre et galeriste, a vu mes peintures et il m’a proposé de m’exposer. Ça ma fait tout drôle de voir mes petits bricolages commentés par les gens. On me posait des questions auxquelles je ne savais même pas répondre. Et puis c’est parti comme ça, j’ai continué à peindre par envie. J’ai eu d’autres sollicitations pour des expositions. Mais à un moment donné je me suis rendu compte que la peinture c’est pire que l’écriture. Il fauty consacré toute une vie pour pouvoir s’exprimer par elle.  Je n’arrive pas à me projeter là-dedans.  Donc pour le moment  je suis complètement à l’arrêt.
 
Vous êtes aujourd’hui à Ath Yanni pour rendre hommage à l’écrivain Amar Metref,  qui aussi votre oncle. Que pouvez-vous nous dire de lui ?
Pour moi c’est très émouvant qu’il soit reconnu comme écrivain. D’abord il est mon oncle,  mais aussi  du fait qu’il a eu une vie riche. Il a été arrêté pendant la guerre et torturé par l’armée française. Ensuite il a enseigné pendant presque toute sa vie et aussi fait !!un passage comme président de l’APC d’Ath Yanni. C’est un homme qui a eu une vie sociale très intense. Mais surtout avec toute cette activité il a toujours trouvé le temps pour écrire, comme on jette une bouteille à la mer. Il n’en faisait pas quelque chose de sacrée mais il écrivait presque pour lui-même, pour partager  et transmettre. Pour ce qui est de son œuvre elle représente une véritable source de documentation  qui permet de comprendre une époque, une région et des rapports sociaux. Il est un véritable sociologue de son espace natif.
Personnellement j’ai suivi son avancée littéraire parce que j’ai eu beaucoup de partage avec lui. Je me souviens avoir lu son premier roman à l’état de manuscrit. Il y a aussi une chose qu’on ignore de lui,  c’est qu’au milieu des années 1970 il a collaboré à « El Moudjahid Culturel »  et avait fait des articles sur le cinéma américain. C’est invraisemblable pour ceux qui le connaissent, mais il avait une grande connaissance du cinéma américain et il avait écrit aussi un article très intéressant sur « L’étranger » de Camus qui était très en avance.  il avait démonté un peu les mécanismes de la scotomisation de l’Algérien dans le roman de Camus.  Il avait dans ses articles sur le cinéma et de critique littéraire un point de vue progressiste qui n’est plus de mise aujourd’hui. Il était un progressiste et un  anti-impérialiste. Je me souviens que son premier roman « La gardienne du feu sacré » a été mal accueilli par la critique universitaire. On l’avait traité «de littérature d’instituteur ». Ce qui est peu  être vrai pour ce qui est de l’appellation, car les instituteurs de sa génération avaient une immense culture littéraire   et avaient le souci de transmettre leurs connaissances.
 C’était un personnage passionnant d’une grande culture. Il avait la facilité de citer même les plantes et leur utilité aussi bien en kabyle, en français qu’en arabe et même parfois en anglais.  Je suis vraiment ravi qu’on se réunisse aujourd’hui  autour de Da Maamer, pas l’oncle mais l’écrivain.
 
Vous avez été journaliste à Horizons.  Que gardez-vous de cette expérience ?
J’ai été rédacteur en chef à Horizons et j’en garde un très bon souvenir. J’ai grandi dans les salles de rédaction de la presse du parti unique. C’est valable pour tous les journalistes de ma génération. On essayait de faire du bon travail  et je pense qu’on y est arrivé.Sinon ça n’expliquerait pas que pratiquement tous les journaux nés après 1991 on été créé par ces même journalistes.
J’ai aussi gardé de très bons souvenirs de mes confères de l’époque. Ça  me permet d’ailleurs de dire ma profonde tristesse pour le décès de Larbi Chabouni, que j’aimais beaucoup et qui était un être d’une grande intégrité.
Hakim Metref