Rue de la Liberté : Les camps de la honte

Lorsque le théoricien de «la démocratie moderne», Alexis de Tocqueville en l’occurrence, préconisait la politique de la terre brûlée pour venir à bout de toute résistance populaire à la colonisation en ses débuts, jamais un être sensé ou un humain tout court n’imaginait un instant que sa célèbre phrase suggestive, à savoir «on ne peut pas faire des omelettes sans casser les œufs» allait être appliquée à la lettre par l’armée coloniale.

Le génie satanique de l’envahisseur a transcendé en effet la morale et le sens de l’humanité durant ses 132 ans de présence en terre algérienne. Enfumades, cannibalisme, exécution sommaire, spoliation des terrains et pour finir la création de camps de regroupement, plutôt des camps de concentration pour couper le lien ombilical entre les populations et les moudjahidine. De Gaulle, son armée et son administration ont poussé la sauvagerie jusqu’à déplacer des centaines de milliers de villageois dans des camps de concentration en les privant des droits les plus élémentaires pour leur survie. Plus du tiers du peuple algérien a connu les affres de la privation dans ces camps de la honte, coupés du monde par d’imposants murs en barbelés, surveillés par des gardes armés et gérés par une administration dépourvue de tout humanisme. Oui, l’histoire a retenu que des Algériens sans défense ont été entassés dans des périmètres réduits où la promiscuité et la peur cadençaient leur quotidien.
Pour venir à bout d’un peuple aspirant à son indépendance, la France coloniale a renié les principes fondateurs de sa République. Notre mémoire collective se refusera indéfiniment d’oublier cette page sombre du colonialisme, lorsque des villages entiers ont été vidés de leurs habitants. Ces impuissants habitants embrigadés dans des camps pleuraient leurs villages pilonnés à coup de mortiers. Un effroyable spectacle, dont les récits se racontent de génération en génération pour que nul n’oublie. Les grandes opérations meurtrières, actionnées dans le cadre du tristement célèbre plan Challe, débuté en février 1959, demeureront à tout jamais une tache noire dans l’histoire du colonisateur. Ces opérations militaires ayant ratissé l’Algérie de bout en bout et où la France a mobilisé une puissance de feu incommensurable ont enfanté la honte.
La honte d’avoir notamment tenu des mois durant en joue des populations entières -et c’est peu dire- sans aucun motif, si ce n’est au nom d’«une pacification» qui en vérité rime davantage avec extermination. Au contraire des calculs du colonisateur, le recours aux camps de regroupement pour rompre l’attache qui lie le peuple à sa révolution a abouti à un résultat différent. Même dans les pires moments de privation et au fond de leurs camps imposés, les Algériens ont résisté à la sauvagerie française et leur conviction de voir leur pays libre s’est renforcée plus que jamais. Et l’histoire leur a donné raison.
 Amirouche Lebbal