Rue de la Liberté : Révolution permanente

L’histoire se raconte toujours par son commencement. A l’origine de la conquête française de l’Algérie, il n’était aucunement question d’une quelconque mission civilisatrice.

La caboche de Charles X était certainement incapable d’accoucher d’une telle idée. Ce monarque si mal inspiré, au point qu’il était des plus contesté par son propre peuple qui le renversa peu de temps après son aventure militaire, n’était mu que par de viles raisons : détourner l’attention de son peuple, se débarrasser d’une dette d’argent envers le dey d’Alger et mettre la main sur les trésors de la Régence. Preuve en est que lorsque le dey capitula, que le pillage de la capitale prit fin, la France hésitait sur le sort à réserver à sa nouvelle conquête. Pendant ce temps, sur le terrain, ses conquistadors, affamés de richesses et d’honneurs, massacraient les populations sans défense, rasaient leurs villes, détruisaient leurs récoltes et élevages, traquaient les résistants. Les généraux de l’armée coloniale appliquaient sans scrupule la politique de la terre brûlée et commettaient sans hésitation les pires crimes, de leurs propres aveux, de leurs propres témoignages. Les anticolonialistes, il y en avait bien peu. Alexis de Tocqueville, auteur d’une étude «De la démocratie en Amérique» et piètre politicien, s’excitait des pulsions génocidaires des généraux de son pays et rêvait d’une extermination des Algériens. Il finit même par reconnaître : «Nous avons dépassé en barbarie les barbares que nous venions civiliser.»
La résistance armée des Algériens à l’occupation coloniale dura plus d’un demi-siècle, jusqu’en 1902. Dépossédé, poussé à la misère et à la maladie, souffrant de l’arbitraire et de l’injustice du colon, du militaire et du caïd, cible d’une politique acharnée de déculturation et d’aliénation, le peuple algérien ne s’est pas pour autant retiré du combat. Reprenant son souffle, il s’est tracé une voie à la machette dans la jungle des injustices coloniales, en domestiquant toutes les méthodes de lutte politique et syndicale.
Le Mouvement national algérien fut remarquable par sa densité et sa continuité, avivant sans relâche à travers les générations la flamme du sentiment national et du vif désir de se libérer du joug colonial. Ce bouillonnement devait naturellement trouver une issue dans la violence révolutionnaire, face à la procrastination de la classe politique française face à la question algérienne. Les dirigeants de la lutte armée ont fait preuve d’un rare génie dans la conduite d’une révolution que ni les moyens des Algériens, ni la puissance d’un ennemi appuyé par l’Alliance Atlantique victorieuse des pays de l’Axe durant la Seconde Guerre mondiale, ne vouaient à la réussite. Mitterrand a eu beau guillotiner à tour de bras et envoyer grossir les rangs de l’armée jusqu’à près de deux millions de soldats, ni lui ni ses successeurs n’auront pu dévier le cours de l’histoire.
Par un curieux hasard de l’histoire, c’est un autre Charles, de Gaulle celui-là, qui devait signer la défaite du colonialisme français en Algérie. Ayant échoué à vaincre les moudjahidine, il a préféré sauvé la France pendant qu’il était encore temps.
Ouali Mouterfi