Si Abdallah Belgheddouche : Le martyr crucifié

Agé d’à peine 16 ans, le fils du martyr, Ahmed Belgheddouche, est enchaîné et traîné par des soldats français vers la SAS (section administrative spécialisée) de Menaceur, ville montagneuse relevant de la wilaya de Tipasa.

La scène se déroule en 1959, juste après l’Aïd El Fitr. Trois jours durant, l’adolescent est interrogé, battu et torturé par ses geôliers. «Ils voulaient à tout prix, quitte à me tuer, me soutirer des aveux», se remémore-t-il. La cause de son incarcération est liée à l’engagement de sa famille, plus connue sous le nom de Fath Allah, dans la révolution. Son père, Si Abdellah, venait d’être assassiné par ces tortionnaires dans les locaux de la SAS, le 27e jour du mois de Ramadhan. Une exécution extrajudiciaire comme il en a existé des centaines. Sans sépulture, le corps du chahid n’a pas été à ce jour localisé. L’insoutenable brutalité et la barbarie de l’armée coloniale se sont manifestées sous un visage des plus hideux. Le martyr ne savait pas que son autre fils était tombé au champ d’honneur au lieu-dit Oued Ergou à Djebel Labiedh à la frontière tunisienne, lors d’une grande bataille en 1958. Jusqu’à maintenant, l’assassinat de Si Abdellah est transmis de génération en génération. «Mon père, né en 1911 à Tit-Moussi, a été arrêté en 1959. Du lieu de sa capture à la SAS, il a été traîné, ligoté, par deux chevaux sur plus de 5 km», raconte Si Ahmed. Avant même d’arriver à la tristement célèbre SAS, tout son corps était tuméfié et le sang giclait de partout. Presque mort, il a subi les pires tortures. Ses enfants en bas âge, dont la petite Zohra, scrutaient de loin la SAS dans l’espoir de le voir en ressortir. 26 jours durant, la même angoisse tenaillait les siens et tous les habitants des alentours. «Notre père a subi toutes les tortures imaginables. La gégène, l’eau et le chiffon et les flagellations cadençaient son quotidien», ajoute-t-il en laissant couler une larme de colère. «Avec un marteau, il lui ont brisé les os des orteils et avec des clous lui ont transpercé les mains pour le crucifier à une planche. Les sévices furent insupportables et il s’est éteint au bout de 26 jours», soupire-t-il. Ce récit insoutenable n’est pas encore fini. «Lorsqu’il a rendu l’âme, les responsables de la SAS n’ont même pas daigné, à titre humanitaire, nous restituer la dépouille jetée dans un précipice ou enfouie dans un puits, comme le laissent entendre certaines rumeurs. A ce jour, nous ne connaissons pas sa tombe», poursuit le fils.

Une lourde responsabilité

En 1957 déjà, Si Abdallah prédit sa mort en confiant à son fils son testament verbal. «J’avais à peine 14 ans lorsque mon père m’a confié une lourde responsabilité. En 1957, mon frère Mohamed a rejoint l’organisation de la révolution et mon père s’est engagé comme moussabil. Il m’a dit que lui et Mohamed se considéraient déjà comme martyrs, et c’était à moi de protéger la famille au cas où ils venaient à mourir», renchérit-il. Si Mohamed au maquis, son père Si Abdellah a pris en main l’organisation de la révolution dans son douar. «Suite à une délation, le père a été contraint de travailler en clandestinité jusqu’à son arrestation». Si Ahmed a poursuivi le combat et s’est acquitté de la mission que lui a confiée son père. En 1958, le douar Tit-Moussi a été classé évacué et ses maisons ont été brûlées. Les habitants se sont alors déplacés vers la montagne le Pic qui surplombe Béni Menaceur. Tit-Moussi et le douar Tidhaf en général étaient un grand refuge pour les moudjahidine dès le début de la révolution. «On en accueillit jusqu’à 50 et quasiment tous les habitants se sont engagés», affirme Si Ahmed dont le frère, Mohamed, était parmi les premiers à intégrer la commission des chefs de front des douars des Béni Menaceur comme Tit-Moussi, Tidhaf, Ioudayèn et Tizi M’Bouyeh. Fin août 1958, Mohamed Belgheddouche avait rejoint un groupe de 45 moudjahidine, chargé par les responsables de la wilaya IV de ramener des armes de Tunisie. Le témoignage de Si Djelloul Ouali sur le déroulement du périple de la patrouille à l’est, publié le 1er août par «Horizons», évoque sa fin héroïque alors qu’il tentait avec sa compagnie de 130 moudjahidine de franchir les lignes de l’ennemi pour retourner en wilaya 4. «Sur 150 moudjahidine formant la compagnie et son escorte, seuls une vingtaine a survécu. C’est un témoignage que je tiens du moudjahid Si Mohamed Bayasli qui a participé à la bataille», confie Si Ahmed. Après l’indépendance, la famille de Si Ahmed s’est rendue sur les lieux de la bataille pour chercher la tombe du chahid mais aucune trace ou indice de localisation n’ont été retrouvés. Le vécu des Fath Allah reflète celui d’innombrables familles qui se sont sacrifiées pour la liberté et l’indépendance et met en relief les actions barbares de l’armée coloniale pour briser la révolution.

Amirouche Lebbal