Si Mokhtar Kbier : Parcours d’un Méhariste révolutionnaire

L’un des Moudjahidine encore en vie à Bordj Badji Mokhtar, Mokhtar Kbier est le premier secrétaire général de l’Organisation nationale des moudjahidine (ONM) de la wilaya.

Du haut de ses 83 ans, sa mémoire est toujours intacte et son regard perçant revoit dans les moindres détails les scènes de la glorieuse révolution nationale pour laquelle il a prêté serment dès son  engagement dans les rangs de l’ALN, quitte à donner sa vie pour le triomphe de la cause. Il puise de sa mémoire, fragment après fragment, l’épopée d’une vie d’un maquisard pour qui le désert n’a pas de secret. «Ma famille, acculée à fuir l’horreur et la sauvagerie coloniale, s’est établie au Mali.
Vers la fin de l’année 1960, des responsables de la révolution, constituant le front du sud au Mali, nous ont contactés», se remémore-t-il. La création d’une base dans ce territoire frontalier, sous la direction d’Abdelaziz Bouteflika et la conduite d’illustres moudjahidines, à l’instar d’Ahmed Draïa et Abdellah  Belhouchet, a été l’occasion tant recherchée par Mokhtar Kbier pour s’engager dans la lutte armée. «Mon frère, des cousins et autres jeunes Algériens établis dans les villes maliennes, proches du territoire national ainsi que moi-même, fûmes contactés par des responsables de la révolution. Si Abdellah Belhouchet nous a adressé un discours très court qui vaut mille allocutions. Il nous a dit : l’Algérie a besoin de tous ses enfants», affirme le vieux
moudjahid. Et de poursuivre : «Sans hésitation ni réflexion, nous avons répondu présents et que notre vie soit le tribut suprême pour que vive la patrie.» Cet engagement franc pour la révolution est pour notre interlocuteur un cheminement inexorable pour un jeune aspirant : voir un jour son pays débarrassé du joug colonial. «Nous avons suivi une formation militaire et une initiation au maniement de nombres de types d’armes. Nos rangs s’agrandissent au fur et à mesure avec de nouvelles recrues», se rappelle-t-il. Outre les missions d’ordre logistique, le groupe des méharistes auquel appartient Mokhtar Kbier avait pour, entre autres missions, de mener des attaques à Timiaouine. «Pour des considérations liées notamment à l’organisation et à la tactique de guérilla, nos chefs ont reporté cette attaque», explique-t-il. Au cessez-le-feu, un contingent de moudjahidine du front du Sud, composé de 90 combattants à bord de trois camions civils, s’est dirigé de Tessalit, relevant de Kidal au Mali, vers Sali, distante de 40 km de Reggane.
Parmi ce groupe, Mokhtar Kbier. «Nous avions embarqué à bord de camions de transport de moutons. Durant tout ce long trajet, nous étions camouflés dans les bennes de camions au milieu des moutons et nous avons résisté des jours durant dans une promiscuité étouffante», décrit-t-il. Résister à ces conditions inhumaines est avant tout, pour nos moudjahidine, une précaution capitale. «Aucun de nous ne faisait confiance à l’ennemi, d’autant plus qu’arrivés à proximité d’une garnison de l’armée coloniale, nous nous sommes rendus compte qu’un avion survolait la région», affirme le même interlocuteur.
Le jour de l’indépendance a été un moment inoubliable pour Si Mokhtar. «Nous étions acheminés, à l’instar d’autres compagnies de l’ALN, à Tamanrasset. Les combattants formaient en tout un bataillon de près de 500 soldats. Un effectif qui a jeté l’effroi et la peur dans le cœur des soldats coloniaux d’une caserne de la ville commandée par un colonel», retrace-t-il. Et d’ajouter : «Il était prévu que le drapeau national soit hissé dans la caserne vers 11h00. Toute la ville était en liesse. Toutefois, nos responsables réservèrent une surprise humiliante à l’armée française, mais source de fierté pour nous tous, civils et moudjahidine ». En effet et selon le récit de Si Mokhtar, Si Ahmed Draïa a donné ordre à Si Tayeb qui occupait la fonction de commissaire politique et à deux autres moudjahidine d’exiger de l’officier commandant la caserne de hisser en début de matinée le drapeau français. «Vers 11 heures, le bataillon des moudjahidine a avancé vers la caserne en ordre de série et en reprenant en chœur des chants patriotiques.
Une scène incroyable qui a arraché des larmes et des youyous aux habitants de la ville, sortis nombreuses et nombreux pour fêter l’évènement», se remémore, non sans un sentiment de fierté, notre vis-à-vis. «Si Ahmed Draïa m’a chargé de prendre position en dehors de la caserne et me préparer à toute éventuelle intervention. Arrivés dans l’enceinte de la caserne, les combattants de l’ALN ont formé des carrés. Dans une atmosphère mémorable, le drapeau français a été rabattu et notre emblème a été hissé au firmament», raconte-il. Et de conclure : «Chantant l’hymne national, tous les présents étaient en pleurs, car le vent de la liberté venait de souffler sur tout le territoire national.»
 A. L