Smart City, une autre lecture de la ville : La philosophie à la rescousse de l’humanité  

Laurence Vanin, docteure en philosophie et directrice de la chaire Smart City : philosophie & éthique de l’Institut méditerranéen du risque, de l’environnement et du développement durable de l’Université Côte d’Azur, a animé, la semaine dernière, dans le cadre de la nuit des idées, une conférence intitulée «Smart City, une autre lecture de la ville», au niveau de l’Institut français de Constantine.

Elle y a abordé sa vision de la ville 4.0 et ses différences fondamentales avec la ville des philosophes de l’antiquité. De même, elle a grandement mis en garde contre les dérives possibles de la technologie et de l’intelligence artificielle au service de la ville qui pourraient se retourner contre l’homme. Pour elle, la ville de demain ne sera pas seulement hyper connectée, mais aussi «dotée d’une sensibilité et de réactions habituellement propres à l’humain».
L’homme cherche, poursuit-elle, à travers ces nouvelles villes, «à créer un habitat qui lui corresponde et réponde aux nouveaux besoins et défis du quotidien, mais aussi qui lui ressemble». Il cherche, pour la philosophe, à créer une ville humanisée, une sorte d’alter ego qui puisse répondre à ses besoins, le comprendre et faciliter sa vie.
Ceci, couplé à la tendance de plus en plus individualiste de l’homme, le mènera à s’isoler des hommes et à se tourner vers les robots et IA,  qui «auront en apparence toutes les qualités humaines sans les défauts». Alors certes, Laurence Vanin affirme que ces villes seront plus respectueuses de l’environnement, plus vertes et propres, mais elles risquent à long terme de «détruire le côté humain de l’homme à force de se l’approprier».
De même, afin de ne pas perdre contact avec ses racines et origines, il est nécessaire que la ville de demain respecte l’authenticité, l’originalité ainsi que les caractéristiques des villes dans lesquelles elles sont implantées. Le but n’étant pas d’uniformiser les villes mais de leur apporter des modifications bien pensées pour le bien de leurs habitants.
Les modèles de villes du futur sont très alléchants et les concepts fourmillent à travers le monde, néanmoins, alerte la philosophe, «les dérives qu’elles pourraient causer sont nombreuses et tentantes».
Ainsi, il serait possible de loger les hommes dans des tours en fonction de leur niveau de vie ou de leur utilité pour la société. Il serait dangereux dans le même sens d’utiliser la technologie à mauvais escient, prétextant, par exemple, des enjeux sécuritaires pour mieux épier et contrôler le quotidien des habitants.
Etant par définition intelligentes, les IA pourraient ainsi décortiquer les comportements humains et créer des algorithmes prédictifs à partir d’eux.
C’est pour cela, explique-t-elle, que pour concevoir les IA et villes, «il est primordial de faire appel à des personnes spécialisées dans l’éthique».
L’éthique comme guide 
Les mutations de la ville ne sont pas toutes néfastes ni dangereuses puisqu’elles permettront, en théorie, de réduire les inégalités entre les habitants et d’améliorer leur qualité de vie.
Travail multidisciplinaire, la conception des villes devrait prendre en compte les considérations éthiques, architecturales, humanitaires, sanitaires, environnementales et sécuritaires. Vanin précise que «les connexions entre les différents paliers et domaines de cette ville tentaculaire seront innombrables et se multiplieront de jour en jour». Ce pourquoi, selon elle, «les flux de données échangées devront être contrôlés et limités» afin de ne pas donner trop de pouvoir à cette ville qui risque de prendre le pas sur l’intelligence humaine.
Qu’elles soient construites verticalement dans les hauteurs ou dans les profondeurs marines, ces villes ont pour but de maîtriser leur environnement et de se fondre dans le décor sans en endommager le cachet.
Ainsi, faut-il penser à y intégrer des caractéristiques permettant leur auto-suffisance et une gestion intelligente des ressources dont elles recèlent et qui les entourent.
Dans une réflexion plus poussée, Vanin va jusqu’à dire que l’homme sera un cyborg et par là même une extension de la ville.
En effet, les dispositifs médicaux et autres équipements techniques seront de plus en plus implantés à l’homme afin de lui faciliter le quotidien mais risqueront avec l’Internet des objets, de communiquer avec les robots alentour.
«Ceci risquera ne pas servir l’humanité, mais au contraire de la tuer petit à petit», craint la philosophe. La ville deviendra plus humaine et hyper connectée quand l’homme, lui, sera déshumanisé et déconnecté de ses proches tout en ayant l’illusion d’en être proche. Ce pourquoi, réitère la conférencière, «il est important de bien concevoir les smart city afin de ne pas tomber dans les dérives de l’intelligence artificielle».
Sarra Chaoui