Sofiane Benadjila, ingénieur agronome et consultant : «L’agriculture dans le Sud exige une technicité sans faille»

Entretien réalisé par Fatma-Zohra Hakem

Dans cet entretien Sofiane Benadjila enseignant à l’École nationale supérieure agronomique et consultant rappelle la nécessité de s’adapter à la biocapacité environnementale au lieu de tenter coute que coute de la maitriser. Pour lui, il s’agit interagir avec la nature et non pas contre elle.

Quelles sont les particularités de l’agriculture dans le Sud ?
Plus qu’ailleurs, la vie s’est concentrée là où il y a de l’eau et des terres cultivables, deux conditions indispensables que les hommes ont judicieusement associées pour créer des conditions d’habitabilité. Si on se réfère aux modes ancestraux d’exploitation des terres, c’est-à-dire les oasis, ce sont des agrosystèmes totalement anthropiques, réalisés de manière effective et progressive. Ils sont basés sur des techniques qui se sont finement élaborées au fil des siècles pour optimiser les rendements, l’économie d’eau, la gestion des espaces. C’est le seul mode de gestion des interactions des humains avec leur environnement qui montre sa durabilité dans ces espaces. Quant à l’agriculture industrielle saharienne, dans tous les pays où elle a été pratiquée, elle n’a jusqu’à présent cumulé que des insuccès.

Pourquoi ?
Nous pouvons parler de sols très peu fertiles, puisque le sable n’est pas une terre dans le sens agronomique, mais une roche. Etant le principal déterminant dans la production, la constitution de la fertilité est indispensable et peut nécessiter des années pour être établie. Les deux gigantesques nappes, considérées comme fossiles, sont généralement, soit peut profondes, chargées de sels, soit profondes, entartrantes et chaudes. On comprend que leur utilisation demande une technicité sans faille, ce qui entraîne des moyens et des coûts importants que les rendements de sols pauvres ne peuvent pas couvrir financièrement, d’où la non viabilité économique. Face aux contraintes agro-climatiques, l’irrigation est présente de façon intensive tout au long du cycle végétatif des cultures, ce qui amène à s’interroger sur l’efficience de l’eau : mètre cube d’eau consommé par biomasse produite, ou sur l’efficacité énergétique : énergie (kilowatt) consommée par biomasse produite. Enfin, il est important de rappeler que ces eaux chargées, utilisées en masse (1.5-3m3/m2/an), convertissent de façon irréversible des sols désertiques en sols stériles.

Est-il opportun de miser sur l’agriculture dans le Sud ?
Il est évident qu’il faut tenter d’exploiter ces espaces. Le problème est dans l’approche et dans la façon d’appréhender la question. L’être humain a tendance à déterminer ses besoins et ensuite à artificialiser, on parle d’aménager, les écosystèmes en fonction du confort recherché, quitte à dépasser les limites environnementales. La logique nous montre que dans un objectif de durabilité, il est indispensable que ce soient les humains qui doivent s’adapter à la biocapacitéenvironnementale. Autrement dit, c’est aux écosystèmes qu’il revient de dicter notre façon d’agir, car l’agriculture consiste avant tout à interagir avec la nature et non pas contre elle.

Quels sont les moyens requis pour permettre à l’agriculture d’émergerdans cette région ?
Que ce soit bien clair, les marges de manœuvre sont réduites, quels que soient les scénarios envisagés.Il faut donc se libérer du mythe de l’eldorado, pour des objectifs pragmatiques et réalistes. Nourrir les populations locales estimées à 8 millions d’habitants à l’horizon 2030 est déjà un objectif ambitieux. Comme nous le voyons aujourd’hui, les ressources indispensables à une agriculture industrielle (énergie, engrais, eau…) se raréfient.
L’ère de l’abondance est bel et bien révolue en ce XXIe siècle.On ne peut plus se permettre de concevoir des projets sur les modèles hérités du siècle passé. Ce n’est pas tant les moyens que la façon et la manière d’aborder la question alimentaire dans ce contexte environnemental qui pose problème.
F.-Z. H.