Solstice : Ici et la bas

Ce n’est pas avec le même empressement de revoir les siens quand il en prend congé. Il ressent un pincement au cœur à la simple évocation du chemin de l’aéroport.

Ahmed, qui vit depuis quatre années à Londres, ne laisse pas seulement derrière lui une mère qu’à l’été prochain, il risque de ne plus retrouver. Il a beau se faire une raison, se consoler à l’idée que Skype abolit les frontières, rapproche les gens les plus éloignés. Au  fond, il sait  que rien ne remplace un café pris au soleil de l’après- midi, entouré de sa père, de sa mère, des cousins et cousines. Il s’est attablé maintes fois aux terrasses rarement ensoleillées de Piccadilly Circus, découvert des plats savoureux et apprécié des boissons capiteuses. Rien ne vaut les fruits cueillis au petit matin dans leur modeste jardin, le geste tendre et complice de sa mère offrant une part de galette chaude. Au diable le Sunday Roast, le fish ans chips. « It’s good, c’est vrai. Mais que vaut un plat dégusté seul, sans les éclats de rire de ses frères et sœurs ? Les bouderies de son aîné, la fausse sévérité de son père tirant sur sa cigarette après le dîner vont lui  manquent.
Ahmed préparait ses affaires avec un sentiment d’étrange tristesse. Demain, il s’envolera pour une capitale de lumières qui fait rêver ceux qui le jalousent. Il éprouve désormais ce sentiment de l’exilé à qui manquera toujours une part de bonheur. Il gagne beaucoup d’argent et quand il dépense les billets en dinars, il a comme l’impression de se défaire de simples bouts de papier. Pour impressionner, il tire parfois une liasse de livres sterling et devine aussitôt les envies dans les yeux de ceux qui l’entourent. Il exhibe aussi des photos avec des stars, croisées par hasard dans un pub ou lors d’une gardenparty. Tous l’envient de vivre dans un quartier de rêve qu’on ne voit qu’au cinéma, d’arpenter des rues toujours propres. Il n’y croise jamais des fous du volant. Quelle chance a-t-il de vivre dans un monde où les filles ne sont pas importunées dès qu’elles sont en dehors de la maison.
Ahmed ne regrette nullement d’avoir mis une distance respectable entre lui et les mesquineries de son petit douar. Il sait gré à la chance de lui avoir entrouvert les portes d’un autre monde. Il n’aura pas, du matin au soir, à affronter ou supporter les médiocres.
Mais subitement, la semaine dernière, il a ressenti un bonheur qu’il n’avait pas encore éprouvé. Une de ces parts de jouissance que nulle richesse ou aisance ne peuvent octroyer. La soirée avec les amis d’enfance s’était poursuivie très tard. Elle l’avait éloigné durant trois heures magiques du monde aseptisé de la boîte où chacun de ses actes était surveillé. A son retour à la maison, il a relu deux paragraphes qu’il n’avait jamais oubliés. Feraoun  parlait dans «la Terre et le Sang» d’Amer de retour chez lui, après un long exil. «Déjà, il est repris, rattaché par une foule de liens mystérieux qui l’enveloppent de leur réseau, qui sont faits de souvenirs précis revenant tumultueusement.» Il avait l’impression que l’auteur lisait dans le cœur de tous ceux qui lui ressemblent.
Ahmed allait refermer sa valise mais se ravisa et prit soin d’y glisser le roman et quelques souvenirs. Deux petits brocs en terre cuite décorés et des bijoux en argent. Il sait que sa femme n’utilisera pas les uns  et ne portera pas les autres. Qu’importe, ils seront là dans un coin du salon. Ils  ressortiront au moindre accès de nostalgie. Nos têtes s’encombrent peut-être autant de souvenirs que de projets.
R. HAMMOUDI