Sonia Medjdoub Leulmi, chercheure à l’Ecole nationale supérieure d’hydraulique : «L’exploitation des eaux épurées est faible»

L’Algérie célèbre ce mercredi la Journée mondiale de l’eau. Une occasion pour revenir sur les défis auxquels notre pays est appelé à faire face dans ce secteur, confronté de plus en plus à un déficit pluviométrique, poussant les pouvoirs publics à chercher d’autres alternatives pour répondre aux besoins en eau, telles que le dessalement ?  le traitement et l’épuration des eaux usées.
Dans cet entretien, l’enseignante-chercheure à l’Ecole nationale supérieure d’hydraulique (ENSH-Blida), le Dr. Sonia Medjdoub Leulmi, évoque justement le traitement des eaux usées pour faire le point sur leur exploitation dans l’irrigation. D’après elle, le volume des eaux à épurer est très important et pourrait répondre aux besoins en irrigation au niveau national.
L’irrigation à partir des eaux usées épurées est une alternative que les pouvoirs publics encouragent de plus en plus pour palier au déficit pluviométrique….
C’est une alternative qui ne manque pas d’avantages, en effet. Les avantages de la réutilisation des eaux épurées sont multiples, d’un point de vue économique d’abord puisque ça permet de préserver de manière considérable la ressource hydrique dite conventionnelle. En outre, comme ces eaux sont très riches en éléments fertilisants, cela permet aussi de faire une économie sur les engrais chimiques. Du point de vue écologique, la réutilisation de ces eaux épurées permet une diminution de la pollution induite par les engrais chimiques, ainsi que celle des rejets des eaux usées directement dans le milieu naturel. Néanmoins, il faut que la qualité bactériologique réponde aux normes afin d’éviter tout risque sur la santé humaine et animale. Les types de cultures irriguées par les eaux épurées en Algérie sont: les arbres fruitiers (dattier, pommier, vigne…), les agrumes (citronniers, orangers…), les cultures fourragères (maïs, sorgho, luzerne…), industrielles (tomates, tabac, coton…), céréalières (blé, orge…) et de production de semence (pomme de terre, haricot, petits pois…) et les plantes florales à séchées ou à usage industriel (jasmin, iris, rosier…).
Les produits agricoles irrigués par les eaux épurées, ont-ils le même goût et les mêmes propriétés nutritives que ceux irrigués par les eaux conventionnelles?
Avant leur utilisation dans l’irrigation, les eaux épurées tout comme les eaux conventionnelles doivent répondre à des normes de qualité. Un contrôle de la qualité des eaux épurées se fait systématiquement à la sortie des stations d’épuration et avant leur réutilisation ou leur rejet en milieu naturel. Les eaux épurées étant riches en éléments fertilisants, des études ont démontré qu’elles permettent une amélioration de la croissance, de la biomasse et des rendements des cultures. Elles doivent, toutefois, faire l’objet de traitements poussés avant leur réutilisation, et ce, en fonction de l’usage finale de ces eaux. C’est l’usage final qui définit le type et techniques de traitement à adopter. Il ne faut pas confondre, par ailleurs, entre l’eau traitée et l’eau épurée. La différence réside dans l’origine des eaux et les techniques de traitement adoptées. On parle de traitement quand il s’agit des eaux conventionnelles destinées à l’eau potable. Quant à l’épuration des eaux, elle est spécifique aux eaux usées qui sont rejetées dans le milieu naturel ou mieux encore, destinées à une réutilisation dans l’agriculture, entre autres. Les eaux épurées d’origine industrielle ne peuvent être utilisées en irrigation de par leur composition chimique. Même si elles subissent des traitements poussés pour éliminer les éléments toxiques, tels que les métaux lourds, le risque de contamination reste important. Seules les eaux épurées d’origine domestique ou de celles issues du drainage peuvent être réutilisées à des fins agricoles.
Qu’en est-il de la qualité du sol?
Les eaux usées qui sont épurées dans le respect des normes de qualité, contribuent à améliorer les propriétés physico-chimiques du sol. Cependant, les eaux épurées issues des stations dont la conductivité électrique est élevée causant une hausse dans la salinité des eaux, peuvent affecter et nuire même au bon développement des cultures connues pour leur intolérance à la salinité. Néanmoins, dans le cas où les eaux épurées sont salines, on peut recourir aux techniques de lessivage permettant ainsi l’élimination de l’excès en sel, permettant, par ricochet, une bonne croissance des cultures. Notre pays dispose de 200 systèmes épuratoires (classiques, lagunaires et expérimentaux) avec une capacité installée globale de 17 millions équivalent habitant (EH), soit un volume global d’eaux usées à traiter de 1.016 hectomètres cube par an. Sur les 200 stations d’épuration répartis au niveau national, 73 fonctionnent en sous-charge et 15 sont à l’arrêt. Nous comptons à notre actif, 91 stations à boues activées, 101 lagunes et 8 procédés alternatifs d’épurations (tels les filtres plantés). Le taux moyen national de l’épuration est estimé à 53%, avec une capacité d’épuration actuelle installée de 900 millions de m3/an. Ces eaux épurées sont réutilisées de façon directe, soit 4,5 millions de m3 (1,5 million de m3 dans le périmètre de M’leta à Oran, 2 millions de m3 dans le périmètre de Hennaya à Tlemcen, et 1 million de m3 dans le périmètre de Corso à Boumerdès). Les eaux épurées réutilisées indirectement sont estimées à 19,3 millions de m3. À l’issue des projets réalisation en cours, la capacité totale d’épuration passera à 1,4 milliard de m3/an, pour une production de 700 millions de m3/an, c’est-à-dire l’équivalent de 14 barrages de moyenne capacité.
Ce volume suffirait-il à répondre aux besoins en matière d’irrigation sachant que la pluviosité dans notre pays est faible?
Effectivement, si ces volumes d’eau épurée sont exploités convenablement, l’Algérie ferait un très grand pas en avant eu égard des problèmes de sècheresse que connaît notre pays. Il est nécessaire, néanmoins, d’améliorer la qualité du traitement des eaux au niveau des stations d’épuration, en développant des techniques et des processus de traitement, le traitement tertiaire notamment, qui tient compte des spéculations agricoles envisagées et du volume des capacités de stockage des eaux épurées. Effectivement, si ces volumes d’eau épurée sont exploités convenablement, l’Algérie ferait un très grand pas en avant eu égard des problèmes de sècheresse que connaît notre pays.
D’une façon générale, comment évaluez-vous l’exploitation des eaux épurées dans l’irrigation dans notre pays?
L’exploitation des eaux épurées reste, malheureusement, faible. Pourtant, c’est une alternative très efficace aux ressources conventionnelles. Cette alternative est devenue impérative vu le déficit hydrique dont souffre notre pays depuis quelques années. Cela étant dit, il est important de noter que notre pays a réalisé des progrès dans ce domaine, avec l’installation de nouvelles stations d’épuration ainsi que la réhabilitation de certaines stations qui étaient à l’arrêt.
Existe-t-il des normes sur lesquelles on s’appuie dans l’épuration des eaux usées ? Si elles existent, sont-elles respectées?
Dans ce domaine où la santé humaine et animale est directement touchée, des normes sont impératives dans l’épuration des eaux usées. Les respecter est donc une exigence, faute de quoi ces eaux ne pourraient pas être réutilisées à des fins agricoles. Il faut savoir que l’Etat a mis en place, en 2012, des normes de qualité des eaux épurées destinées à l’irrigation dans la composition physico-chimiques et bactériologique. Les normes avec lesquelles nous travaillons sont des normes algériennes fixées par l’IANOR, telles que la norme n°17683 portant sur la «réutilisation des eaux usées épurées à des fins agricoles, municipales et industrielles- spécifications physicochimiques et biologiques». Des normes fixées par Organisation mondiale de la santé sont également appliquées. L’exploitation des eaux épurées dans l’irrigation contribue dans l’atteinte des objectifs des pouvoirs publics dans le développement agricole et en matière de sécurité alimentaire, et ce, à travers l’amélioration de la production agricole par la réduction, comme je l’ai déjà signalé, de l’utilisation des engrais chimiques.
Quelles sont les autres alternatives, outre les eaux épurées, pour renforcer l’irrigation?
A l’heure actuelle, la réutilisation des eaux usées reste la seule alternative dans le renforcement de l’irrigation. Mais il serait judicieux de travailler plus sur l’amélioration des techniques d’irrigation pour faire plus d’économie en eau. La recherche scientifique s’intéresse de très près à la réutilisation des eaux usées dans l’irrigation. Dans ce contexte, un Projet national de recherche (PNR) vient d’être lancé par nos enseignants-chercheurs de l’Ecole nationale supérieure d’hydraulique (ENSH-Blida) en collaboration de la SEAAL (Société des eaux et de l’assainissement d’Alger) et de l’Agence nationale des ressources hydriques (ANRH-Blida). Ce projet vise à effectuer une réutilisation indirecte des eaux épurées à travers une recharge de la nappe via des bassins d’infiltration situés dans la région de Tabainet (gérés par l’ANRH), et ce, à partir des eaux épurées de la STEP de Baraki (gérée par la SEAAL). Ce projet a pour ambition d’améliorer les niveaux des eaux souterraines de la nappe de la Mitidja ainsi que de lutter contre la problématique de l’intrusion marine. Il faut noter que notre école a été la première à lancer, depuis 2019, une nouvelle matière «RENC: Recyclage des eaux non conventionnelle» au profit des étudiants de spécialité, afin de former ces derniers dans le domaine de la réutilisation des eaux issues des stations d’épuration et de dessalement dans différents usages (agricole, municipal, industriel et l’eau potable.
Quels sont les autres domaines où les eaux usées épurées peuvent être exploitées pour économiser l’eau conventionnelle?
Les eaux usées épurées peuvent être utilisées pour différents usages. Dans l’utilisation municipale, notamment, pour l’irrigation des espaces verts, le lavage des rues et des véhicules, la protection contre les incendies. Dans l’utilisation industrielle également, dans le refroidissement notamment ainsi que dans l’amélioration des ressources souterraines, la recharge des nappes, entre autres, pour lutter contre les rabattements et l’intrusion marine et enfin, dans l’utilisation en aquaculture.
Entretien réalisé par Farida Belkhiri