«Tazeqqa, des origines à l’extinction», de Mohamed Dahmani : La Kabylie bétonnée et défigurée

Si Camus, qui a réalisé un célèbre reportage pour Alger Rep, Feraoun et beaucoup de morts revenaient parmi nous, ils ne reconnaîtraient pas la Kabylie originelle et originale. Le constat, teinté d’amertume et d’impuissance, est de Mohamed Dahmani. Le professeur d’économie à la retraite vient de faire paraître un excellent ouvrage (Tazeqqa, des origines à l’extinction, 284 pages, chez les éditions Achab) sur la maison traditionnelle kabyle qui a disparu des paysages de la région, emportant en même temps un mode de vie, des activités artisanales et une sorte de philosophie de la vie à contre-courant de ce que veut la nouvelle génération. Fruit d’enquêtes sur le terrain pendant une trentaine d’années, l’homme, qui est aussi un collectionneur de pièces d’artisanat, présente Tazaqqa dans son aspect architectural, esthétique et multifonctionnel en même temps que la société qui lui a donné naissance et ceux qui l’ont conçue. Il explique surtout les raisons qui ont conduit à sa disparition dans une région défigurée où l’homogénéisation des espaces urbains et ruraux est rampante. «A terme, écrit-il, la nouvelle Kabylie deviendra une méga-urbano-rurale de 2.900 km2 peuplée de 1,5 million d’habitants avec de longues conurbations longeant les routes nationales.» Il compare ce changement à un «tsunami silencieux» qui «dévalorise les décors naturels et fait triompher le mode de vie urbain». Le mode de vie traditionnel qui a nourri le parler, le paysan et façonné les attitudes s’étant écroulé, la société et l’Etat en reniant le patrimoine ont brouillé les repères. Il déplore au passage «l’émigration des harraga et des élites vécue naguère comme une fuite honteuse pour sortir de la misère et départ forcé vers une nouvelle vie». «De nos jours, renier tamurt est perçu comme un projet de vie et une fierté individuelle et familiale.» Le pays est tantôt vécu sur le mode de la nostalgie, de la colère et tantôt alimente le ressentiment. Dahmani a des mots durs contre les «nouveaux Kabyles qui ont tourné le dos à un patrimoine ancré dans leurs croyances et modes de vie pour édifier des espaces dépourvus de mémoires et de racines». Il ne s’agit pas d’un livre d’un passéiste. Tazeqqa est certes apparue dans une société fermée, appauvrie même si elle vivait en harmonie avec la terre et l’environnement. Tazeqqa manquait de confort et ne répondait plus aux besoins d’une société moderne où l’individu s’affirme. L’auteur estime, toutefois, qu’elle comporte des éléments qui auraient pu être adaptés à la vie moderne. A vrai dire, le problème qui relève de l’architecture mais peut être de la psychologie collective n’est pas spécifique à l’Algérie. L’auteur a déjà publié en 1983 «L’Occidentalisation des pays du tiers monde». Les ksour ou igharman du Sud, les tentes des nomades sont désertés. El Oued a perdu ses coupoles et La Casbah pleure ses doueratte. Mais il est vrai que la Kabylie, réputée très attachée à son identité, a perdu, dans l’indifférence des siens, ce qui a constitué l’un de ses socles les plus solides.
Hammoudi R.