«Vaste programme», collectif d’artistes italiens : Ivan Putnik ou l’art de la manipulation de l’info

Giulia Vigna, Leonardo Magrelli et Alessandro Tini sont trois jeunes artistes italiens. Ensemble, ils créent en 2017 le collectif qu’ils nomment «Vaste programme», en référence à la fameuse réplique de Charles de Gaulle. Leur travail, «Le long chemin de retour d’Ivan Putnik, camionneur», est visible jusqu’au 30 juillet à l’Institut culturel italien d’Algérie, dans le cadre de l’exposition «Eyes on Tomorrow». Avec comme fil conducteur dans les photographies, la présence de l’homme et la trace qu’il laisse au sein de son environnement et de la nature, même s’ils ont l’air vierges et inhospitaliers. Le projet de «Vaste programme» s’articule autour du nomadisme, mais pas que… Présente à Alger pour le vernissage, Giulia Vigna explique que ce projet a commencé alors que le collectif a «fait la découverte sur Internet de belles photographies représentant la diversité des paysages russes». Collectant les clichés les uns après les autres, ils se sont retrouvés avec pas moins de 5.000 images téléchargées à partir de photographies 360 degrés mises en ligne par les internautes sur Google Maps.
La question qui se posait alors, poursuit Giulia, était de «savoir comment présenter autant de photos et réussir à capter l’attention du public». «Vaste programme» a alors pensé à créer une histoire derrière ces clichés, une histoire qui sorte de l’ordinaire et puisse marquer les esprits, tout en semblant véridique pour le public. Ainsi, l’idée de les assembler sous la forme d’un journal de bord visuel s’est imposée d’elle-même. Mais, avec cela, ils ont également désiré aller plus loin en poussant la supercherie jusqu’à les attribuer à un camionneur russe, Ivan Putnik, qui sillonnerait le pays de bout en bout. Par là, jaillissait une volonté sous-jacente de ce choix, celle de déconstruire les stéréotypes associés aux conducteurs de camion. Dans le subconscient collectif, l’art, la culture et la photographie n’étant pas associés à toutes les catégories de la société. Ce pourquoi, poursuit-elle, «cette idée était tentante».
De même, afin de rendre leur travail crédible, ils ont décidé d’annoter les images au verso afin de les rendre plus authentiques et personnelles. Ainsi, des légendes de dates, lieux et de pensées personnelles jonchent le journal fictif. Pour aller plus loin et montrer jusque où la manipulation de l’information peut aller, ils ont présenté une interview factice de ce camionneur. Quand le public croit entendre la démarche artistique d’Ivan, s’exprimant en russe et sous-titré en anglais, afin de véhiculer l’information désirée, il s’agit en réalité d’un chef qui explique comment concocter des boulettes de viande ! Ceci, explique Giulia, est une façon de pousser les visiteurs de l’exposition à se poser des questions sur l’origine, la signification, l’auteur et la visée des photographies et images qui sont diffusées à travers le monde. Dans une ère où l’accès aux images est de plus en plus facile, le collectif «Vaste programme» prône la vigilance et alerte quant au détournement des images et à leur mésusage.
Sarra Chaoui