Verdissement des villes : Moderniser le modèle urbanistique

Le modèle urbanistique sur lequel sont construites les villes n’est plus adapté aux enjeux actuels relatifs au réchauffement climatique et à la sauvegarde de l’environnement. Les nouvelles cités sont un amas de béton et d’immeubles à ne pas en finir.

L’épisode caniculaire précoce de ces derniers jours, avec des températures dépassant largement les 40 degrés dans les villes côtières, donne matière à réfléchir. «Notre pays fait face à la crise du logement depuis des décennies. Dès lors, l’Etat a mis de grands moyens pour garantir un toit à chaque famille, en proposant des formules diverses et selon le revenu de chacun. Rappelons que dans ce sens, 4 millions de logements ont été réalisés. Toutefois, la conception de ces centres périurbains ne s’est pas faite dans le respect de certains critères, notamment l’assurance d’un cadre de vie agréable aux résidents. Des manquements, comme l’absence d’établissements scolaires, sanitaires ou sécuritaires, sont constatés qui posent problème pour les futurs habitants», estime Mustapha Mazouz, architecte et expert urbaniste.
S’agissant de la végétalisation des zones urbaines, notre interlocuteur met l’accent sur le manque de vision et de prise en compte du volet écologique dans ces projets, essentiels, de ces dernières années. «Les pouvoirs publics ont agi dans l’urgence. L’idée de la végétalisation des villes a émergé ces dix dernières années et des travaux académiques ont traité ce sujet, mais qui restent théoriques.  Toutefois il n’est pas trop tard de s’y mettre, même dans les cités déjà habitées. Il  est temps de repenser nos villes. Les enjeux écologiques et le réchauffement climatique sont deux facteurs à prendre au sérieux. Les petits espaces verts au centre de quelques immeubles ne suffisent plus. L’objectif dépasse l’aspect décoratif. Il est question du bien-être des citadins en aménageant des ilots végétaux et de fraîcheur», ajoute-t-il.
A ce propos, l’Algérie s’est engagée à respecter deux principes dans la construction des zones urbaines, à savoir le développement durable et la protection de l’environnement. «Ces deux aspects sont intégrés dans la législation en rapport à l’habitat. Mais sur le terrain, les constructions ne sont pas aux normes en matière d’économie d’énergie, d’aménagement utile», soutient-il.
Des pays pionniers, comme la Hollande, la Belgique ou l’Allemagne, sont très avancés en matière d’aménagement et de verdissement des villes. «Les températures dans les  villes augmentent de plus en plus dans le contexte actuel du réchauffement climatique. De fait, il est impératif d’adapter le bâti, en introduisant des zones de végétalisation pour créer de la fraîcheur et atténuer la chaleur. De fait, les résidents des villes trouveront ces lieux frais en cas de canicule qui constituent également des endroits de vie sociale», relève l’expert. En outre, planter des arbres et des plantes dans les villes réduit les effets de la pollution  en absorbant le CO2.
Par ailleurs, l’architecte aborde l’entretien de ces plants. «Pour maintenir ces végétaux, les pouvoirs publics doivent affecter des équipes qui se chargent des divers travaux y afférents. Les végétaux sont vivants et ont besoin d’eau, de débroussailler autour… », conclut-il.
Karima Dehiles
 
 
 
Ahmed Dekhinissa, expert en droit public et urbanisme : «L’esthétique urbanistique fait partie de l’ordre public»
L’esthétique urbanistique fait partie intégrante de l’ordre public, observe Ahmed Dekhinissa, expert en droit public et urbanisme, notant que la dimension juridique du respect de l’esthétique existe bel et bien, et le législateur a fait le nécessaire pour pallier tout manquement. Selon lui, l’Etat dispose de tout un arsenal juridique pour préserver justement l’esthétique des constructions de toute agression à travers la loi 08-15. «Tout est réglementé, mais le problème réside dans le respect justement de la réglementation», note-t-il. Plus précis, il soutient qu’«on remarque deux types de comportements dans cette problématique. D’un côté, le non-respect des lois en vigueur et, de l’autre, l’attitude des autorités qui s’abstiennent de sanctionner». Autrement dit, «il y a du laxisme chez les autorités», souligne-t-il. A ce propos, il relève qu’on peut admettre le fait qu’il arrive que des promoteurs ou des citoyens ne respectent pas les lois, mais il est du devoir des autorités de remettre les pendules à l’heure, de corriger les comportements et de sanctionner. Aussi et aux yeux de l’expert, «c’est le problème foncier qui a été à l’origine de tous ces problèmes en rapport avec la construction», et il s’agit d’un problème «intriqué», commente-t-il. Interrogé sur la démarche concrète que devraient adopter les autorités face à cette altération de l’esthétique urbanistique, il évoque la mise en branle de la police de l’urbanisme. «Il faut que la police de l’urbanisme, sur ordre des autorités publiques comme les APC, veille à cet ordre public esthétique en faisant respecter les règles de l’architecture et de l’urbanisme en interpellant ceux qui enlaidissent nos villes.» Et pour cause, «l’ordre public doit être instauré par des sanctions et des contraintes juridiques».
Dans ce cadre, il n’omet pas d’insister sur le fait qu’«il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’actions ponctuelles ou temporelles ou qui relèvent de l’esthétique dans l’absolu. «Cela fait partie de l’institutionnel et du juridique, autrement dit, c’est un ordre public esthétique». Dans le même ordre d’idées, il souligne qu’il s’agit d’un phénomène «qui a pris de l’ampleur». Sur justement l’absence de sanctions, il explique ce constat par «la défaillance des pouvoirs publics». Aussi et tout en notant que «cette situation n’exige pas, par ailleurs, l’élaboration de nouvelles lois», il recommande «l’application des lois en vigueur» au motif que «l’arsenal juridique existe déjà». Dans le sillage, il préconise de ne pas laisser nos concitoyens et les promoteurs bâtir selon leurs convenances. «Il faut que l’administration fasse l’effort de démolir ce qui n’est pas conforme, quitte à entreprendre des actions énergiques», insiste-t-il
Fatma-Zohra Hakem