Ville commerciale par excellence : Traditions et modernité

En cette deuxième moitié du mois de mai, la ville de Bordj Badji Mokhtar renoue avec la chaleur jalonnée de plus en plus d’épisodes caniculaires et de vagues de vents de sable.

Pour autant, le ciel semble jusqu’ici clément. Du moins, c’est ce qu’affirment des habitants de cette ville de l’Extrême Sud, située à quelques encablures de la frontière avec le Mali. Si durant l’après-midi, la ville plonge dans une quasi torpeur, après une matinée mouvementée où habitants et visiteurs vaquent à leurs occupations, Bordj Badji Mokhtar renaît pour ainsi dire dès 18h, annonçant une animation jusque tard dans la soirée. Le quotidien ici est cadencé au rythme de la courbe des températures, et en ce début d’été qui s’annonce, El Bordj ne déroge nullement à la tradition ancestrale pour apprivoiser les caprices d’un climat. «Même au Tell (Nord), on ne s’aventure pas à l’extérieur, quand il fait chaud, surtout lorsque le soleil est à son point culminant. Soit on reste chez soi, soit on est au travail à l’abri du soleil. C’est le même topo dans ces contrées, toutes proportions gardées», explique Ahmed, vendeur dans une boutique d’habillement au centre-ville. En fin d’après-midi, le mercure se contracte et affiche des températures moins étouffantes.

Trig El Wassaâ où tout se vend
Une opportunité pour reconquérir la ville et réveiller, du coup, ses rues commerçantes qui s’articulent autour de Trig El Wassaâ (la large route) qui fait office d’un véritable épicentre de négoce de tous genres. Il faut dire que Bordj Badji Mokhtar a bâti sa réputation sur le commerce. Une vocation qui s’ajoute à celle de l’élevage, héritée dans la région des temps les plus reculés. Les premières curiosités attirent l’attention. Elles sont la succession d’enseignes sur les devantures des commerces. Le contenu de ces enseignes résume en quelque manière toute la symbolique qui reflète l’âme de la ville. Une cité à la fois jalouse de son patrimoine pluriséculaire et ouverte à son monde, dont l’infinie hospitalité fait oublier à ses hôtes qu’ils viennent d’ailleurs. Dans cette terre d’accueil, le terme étranger n’a aucune prise. Une oasis qui invite au brassage et qui ouvre grands ses bras à celui qui veut s’y installer. Ici, les Aurès côtoient le Djurdjura et les Hauts-Plateaux s’imbriquent harmonieusement avec Tanezrouft. Une mosaïque d’enseignes qui dessine de très belle manière l’Algérie. Parmi toutes ses enseignes, celle d’un café attire davantage l’attention, et ce, pour la simple raison qu’on peut y lire en langue nationale «Café de la wilaya». Une appellation qui se veut comme un porte-bonheur, d’autant que Bordj Badji Mokhtar a été promu, suite au nouveau découpage administratif décidé par le président de la République, du rang de wilaya déléguée à celui de wilaya de plein exercice. Un porte-bonheur qui suscite de l’espoir pour ses habitants et ses visiteurs. A Trig El Wassaâ, il faut jouer des coudes pour se frayer un chemin parmi les piétons. Les plus pressés empiètent souvent sur la voie réservée aux véhicules pour gagner quelques mètres. Un tourbillon de foule qui vous transporte d’une boutique à une autre, grouillant de clients. Par terre, sous les arcades qui ombragent le trottoir, des commerçants étalent leurs tapis à même le sol. Ils y exposent bibelots, babouches, chaussures et tout autre gadget utile. Les odeurs parfumées des épices moulues ou en entier, soigneusement rangées dans des sacs de jute ou dans des bacs, envahissent l’atmosphère. Les senteurs proviennent du carré occupé par deux femmes en tenue traditionnelle, typiquement de notre Sahara, qui exposent à même le trottoir leurs épices soigneusement mises en valeur. Pour apprécier le moment et contempler la magie d’un pur négoce, il faut sus.pendre le temps, car ici, le commerce allie d’une manière enchanteresse le moderne et le traditionnel.

Quand le client est roi
Dans toutes les boutiques, on ne risque pas d’être agressé par la chaleur. Équipés d’air conditionné, les magasins retiennent le plus de temps possible leur clientèle, augmentant tout bonnement les chances de vendre davantage d’articles. Ainsi, tout le monde est satisfait. Les magasins d’habillement font fureur. Richement achalandées, les boutiques en question croulent littéralement sous les produits, laissant juste un passage aux clients. Une promiscuité qui fait le bonheur de ces derniers, car ils ont l’article dont ils ont envie à portée de main. C’est le cas chez un commerçant venu de la wilaya de Médéa installé avec ses frères depuis quatre ans. Depuis, il connaît tout le monde et tout le monde le connaît pour reprendre sa phrase. «Malgré mon jeune âge, j’ai sillonné 38 wilayas. Je suis issu d’une famille de commerçants, de père en fils, et je peux vous dire que Bordj Badji Mokhtar, en dépit de son éloignement de la capitale, est une ville de commerce par excellence», tient-t-il à dire. Ce jeune homme d’à peine 24 ans connaît ses clients par leurs noms.
«Je vends différents articles. Des valises, des sacs, des cabas, des vêtements et toutes sortes de produits de décoration. Vu la concurrence, nous sommes tenus de nous en tenir à la règle d’or du commerce, à savoir que le client est roi. Ici ce n’est pas un slogan mais une pratique quotidienne», confie-t-il. De l’autre côté de Trig El Wassaâ et au détour d’une ruelle, une juxtaposition de boutiques proposant des vêtements typiquement de notre Grand Sud. Elles exposent leurs marchandises même sur le sol. Le propriétaire d’une de ces échoppes presse les vendeurs à redoubler d’efforts pour satisfaire les clients, leur mettant sous les yeux une variété de tissus aux couleurs chatoyantes, des sandales de saison finement ouvragées ou une riche collection de chèches. «Chez nous, le client sort rarement bredouille. Même s’il entre ici juste par curiosité, il repart avec un produit. C’est vous dire que notre premier souci est que le client se sente vraiment à l’aise et chez lui», insiste un des vendeurs. Outre l’habillement, chaussures et articles de ménage, on trouve pratiquement de tout dans cette oasis commerciale. Boucheries, boulangeries, quincailleries et autres commerces invitent les clients à tout coin de rue. Aussi, la sympathique ambiance du marché se prolonge-t-elle jusque dans l’intérieur des cafés et leurs terrasses.

à l’assaut des cafés
Il n’existe pas d’ailleurs meilleur endroit pour se désaltérer et se reposer avant de reprendre son chemin. Ici le café se prend entre amis, mais aussi volontiers entre clients, parmi lesquels des routiers habitués aux pistes de Tanezrouft. C’est le cas de quatre conducteurs de semi-remorque qui viennent d’arriver en ville en milieu de journée. Ils sont tous de Laghouat. Emmitouflés dans une longueur de chèche, ils ne laissent apparaître de leur visage qu’un sourire et des yeux burinés de fatigue. «Sur le tableau de bord de mon camion, la température a affiché 50°C. Il a fait vraiment chaud aujourd’hui. Heureusement que nous n’avons pas eu de panne en cours de route», remarque l’un d’eux. «Épargne-nous pour l’instant les discussions sur la route. Profitons de ce bon thé», lui rétorque un de ses collègues. A une autre table, trois amis d’El Bordj partagent des glaces, tout en engageant une discussion sur la chaleur étouffante qui a marqué la journée. «Je crois que l’été s’est définitivement installé», lâche l’un d’eux. Faisant face au café, un restaurant tourne à plein régime. À côté de deux rôtissoires, un grand gril dégage une fumée abondante. Les brochettes de grillades changent de mains rapidement et la commande des clients presse le jeune cuisinier qui ne semble pas importuné par la chaleur naturelle, fortement lestée par le feu des braises et des rôtissoires d’entre lesquels il est coincé. Ce jeune cuisinier est originaire de Hassi Bahbah dans la wilaya de Djelfa. D’une hygiène impeccable, il manie le gril comme un maître. «Je suis là pour travailler et gagner de l’argent. Je dois nourrir ma famille et bosser dur pour qu’elle ne manque de rien», confie-t-il.
Son souhait le plus cher est qu’il bénéficie dans sa ville natale d’un logement social, car comme il l’avoue, sa famille vit ou plutôt survit dans des conditions difficiles. A son instar, nombreux sont les jeunes, venus du Nord ou des Hauts-Plateaux pour travailler à Bordj Badji Mokhtar. «Avec son statut de wilaya, les opportunités de travail vont se multiplier, puisque la relance concerne tous les secteurs, non pas seulement le commerce qui reste jusqu’à présent la source principale du marché local de l’emploi», prévoit un habitant d’El Bordj.

Une cherté des produits expliquée  
En dépit de sa vocation commerciale par excellence, la ville de Bordj Badji Mokhtar subit la cherté des produits, notamment des fruits et légumes et l’alimentation générale. «Il faut savoir que les prix ici sont lourdement affectés par le coût du transport. On ne peut pas vendre à perte, sinon on ferme carrément. Les prix affichés nous garantissent une marge bénéficiaire correcte», explique à ce propos le propriétaire d’une supérette. «A mon avis, dès que la RN06 qui relie El Bordj à Reggane sera entièrement réhabilitée, le circuit de distribution se régulera de lui-même. Ce qui impactera positivement les prix en général, car maintenant, il faut au camion quatre à cinq jours de trajet avec tout ce que cela suppose comme éventuelles pannes pour nous approvisionner. Tout ça augmente fortement le prix de revient», analyse un autre commerçant. En attendant des solutions pérennes, Bordj Badji Mokhtar est toujours cette ville qui prend soin de ses habitants et de ses hôtes. D’ailleurs, ici, on prolonge les soirées sur les placettes publiques et les terrasses de café tard dans la nuit. Il n’est pas rare de rencontrer des amis assis sur des tapis sous les étoiles, profitant de la formule thé la plus exquise au monde. Parole de Bordji.
 A. L.