Yazid Benmouhoub, DG de la Bourse d’Alger : «Le modèle actuel de financement a montré ses limites»

Dans cet entretien, le premier responsable de la Bourse d’Alger, Yazid Benmouhoub, évoque les principaux écueils qui freinent le développement du financement de l’économie par le marché. Il met également l’accent sur les contraintes auxquelles fait face la Bourse d’Alger, mais aussi la réforme du marché financier annoncé par le gouvernement.

En début d’année, vous évaluez le marché boursier à 450 milliards de dinars avec 5 sociétés en cotation. Les lignes ont-elles bougé depuis? La valeur des échanges boursiers a baissé de plus de 68% en 2020 par rapport à 2019.
S’agissant de votre question, la capitalisation boursière a connu une progression de 3,69%, durant le premier semestre de l’année 2021. Elle est passée de 42,88 milliards de dinars, enregistrée à la première séance du mois de janvier à 43,15 Mds DA, à la 3e semaine du même mois, suite à une augmentation de capital, par compensation des créances, du Groupe AOM Invest SPA, par émission d’actions nouvelles en faveur de son actionnaire majoritaire, soit un accroissement de plus de 266 millions de dinars. La capitalisation a connu ensuite une série de progressions engendrées par la hausse des cours d’Alliance Assurances, de Biopharm et d’EGH Chaîne  El-Aurassi, atteignant au 30 mai une valeur de 44,69 Mds DA, soit une augmentation de 4,23% par rapport à sa valeur au début de l’année 2021.
Quelles sont vos prévisions pour l’année 2021?
En ce qui a trait à la valeur transigée globale, celle-ci a enregistré pour le premier semestre 2021, une régression de plus de 26% induite par la baisse enregistrée sur le marché de Blocs des Obligations Assimilables du Trésor. Toutefois, le marché des actions a clôturé le premier semestre 2021 avec une hausse de plus de 131% alors que le marché PME n’a compté aucune transaction durant ce semestre.
Vous défendez à juste titre le potentiel boursier dans notre pays, mais très peu d’acteurs demeurent intéressés par le marché. Pourquoi cette réticence?
Effectivement, le potentiel est présent et il peut être d’un apport certain au financement des entreprises dans cette conjoncture économique complexe. Quand vous avez plus de 97% du tissu entrepreneurial composé de très petites entreprises, un marché informel d’une telle ampleur, des entreprises privées loin des standards d’une véritable gouvernance qui refusent la transparence et s’opposent à l’entrée dans leur capital d’actionnaires étrangers à la famille, un modèle de financement basé sur l’endettement, il devient difficile de développer un marché boursier, qui, pourtant, offre des avantages certains à divers niveaux. Toutefois, nous demeurons convaincus que le recours au financement par le marché se fera tôt ou tard, car le modèle actuel de financement a montré ses limites et doit, par conséquent, être reformé.
Vous avez annoncé il y a quelques mois des initiatives en faveur des start-up et du crowfunding ou financement participatif pour les intégrer dans le marché. Où en êtes-vous par rapport à ce projet?
L’écosystème start-up est en train de se mettre en place graduellement grâce aux efforts soutenus des plus hautes autorités. D’ailleurs, le Fonds algérien des startups vient de souffler sa première bougie, ce mois d’octobre, et compte dans sa liste des entreprises financées, pas moins d’une soixantaine de ces entreprises. Pour compléter ce dispositif, nous nous devons de créer un espace boursier qui permettra, à terme, au Fonds de se retirer du capital des ses sociétés. Aussi, nous avons, sous l’initiative du ministère délégué auprès du Premier ministre en charge des startups et de l’économie de la connaissance, appuyé par l’autorité du marché (Cosob, ndlr), la Bourse d’Alger ainsi que les intermédiaires en opérations de bourse (IOB, ndlr), présenté un projet de création d’un marché appelé «Excellence», qui accueillera les startups à fort potentiel, qui le souhaitent.
S’agissant du financement participatif, institué en vertu de l’article 45 de la loi de Finances complémentaire pour l’année 2020, le statut de CIP est conféré aux sociétés commerciales créées et dédiées exclusivement à cette activité, aux Intermédiaires en opérations de Bourse ainsi qu’aux sociétés de gestion de fonds d’investissement (SGFI, ndlr).Les projets de textes, selon la Cosob, ont été transmis aux autorités concernées et verrons le jour incessamment. Cela constituera sans nul doute une bouffée d’oxygène aux jeunes entrepreneurs pour amorcer la mise en pratique de leurs idées, avec les fonds récoltés. Il est utile de préciser que des plateformes de crowdfunding existent déjà en Algérie, mais attendent la promulgation de ces textes pour commencer à travailler, en toute légalité.
Il était aussi question d’entrée en bourse d’établissements bancaires publics. Qu’en est-il aujourd’hui?
L’annonce a, effectivement, été faite maintes fois par le ministre des Finances et il semblerait que cela pourrait se concrétiser à partir de 2022, notamment que dans le projet de loi de Finances pour 2022, des mesures sont prévues pour revoir certaines conditions contenues dans l’ordonnance n°03-11 du 26 août 2003 relative à la monnaie et au crédit, liées aux cessions d’actions ou titres assimilés d’une banque ou d’un établissement financier par la bourse. Cela  fait partie des actions engagées par les pouvoirs publics dans le cadre des réformes structurelles du marché financier, à l’effet d’accroitre la contribution de la bourse dans la mobilisation de l’épargne pour le financement de l’économie. Cela augure d’une véritable redynamisation de la place boursière et devrait constituer un signal fort en direction des autres entreprises du secteur public et privé pour recourir à des levées de fonds via le marché boursier.
Qu’en est-il du projet de la digitalisation des cotations déjà annoncée par vos soins. Est-ce si important quand le marché demeure peu attractif?
L’utilisation des moyens de trading modernes est une nécessité et permettra une montée en gamme des prestations offertes par la Bourse aux intermédiaires, aux investisseurs et à l’ensemble des acteurs du marché. Le fonctionnement actuel n’est pas de nature à permettre l’accroissement du volume des transactions, ni la liquidité du marché. La nouvelle plateforme, digitale et fonctionnant selon les meilleurs standards internationaux dans ce domaine, permettra une qualité de service et d’information de très haut niveau et permettra, à terme à la Bourse d’Alger, une fois la profondeur du marché souhaitée, atteinte, de rivaliser avec les meilleures places boursières de la région.
Qu’en est-il des perspectives du marché pour 2022? Peut-on espérer une vraie relance à son sujet?
Nous ne pouvons qu’être optimistes pour 2022 pour la simple raison que la réforme du marché financier figure parmi les priorités du gouvernement. La conjoncture aidant, la crise de liquidité que traverse le secteur bancaire, pourrait créer un effet d’éviction, en terme de financement, des entreprises et PME les moins bien structurées et sous capitalisées, mais non moins rentables. La Bourse pourrait, alors prendre, le relais de financement. Par ailleurs, la mise en place d’un système financier islamique, avec les Islamics Windows au niveau des banques, mais aussi du secteur des assurances (Assurance Takaful), devrait être complétée par l’émission des titres de créances dits «Charia compliant» appelés Sukuks, au niveau de la Bourse. Enfin, le projet de mise en place d’un marché dédié aux financements des startups, pourrait également voir le jour, en 2022.
Entretien réalisé par Karima Dehiles